UNE PROVENÇALE OUBLIÉE

Antoinette de Seynes

 

Un collectionneur n’est pas qu’un protecteur du patrimoine. Désireux de partager sa passion, il se fait aussi passeur de mémoire. Généralement curieux, il ne se contente pas de contemplation devant l’objet acquis, il veut en connaître l’histoire et la partager. En voici un exemple.

 

Pour un cartophile, chaque carte postale ancienne raconte (presque) toujours une histoire… parfois romanesque. Voici l’une d’elles.

 

Ici, une photo-carte (photo dont le verso imprimé porte l’indication carte postale), plutôt rare, présente une personnalité de Provence. En allant à sa découverte, notre enquête nous a réservé quelques surprises.

 

Le document rend hommage à une arlésienne en costume traditionnel, se promenant dans le théâtre antique d’Arles. Il s‘agit de la photo d’un tableau réalisé par Léo Lelée entre 1903 et 1913. Sous l’image, en fac similé, on lit un quatrain manuscrit en provençal de Frédéric Mistral :

   Antounieto de Seyno       Antoinette de Seynes

Qu’en Arle an saluda       Qu’en Arles on salut

Empaches d’óublida        Empêche d’oublier

          Toujour li belli rèino.       Toujours les belles reines

 

Grâce au poète et à sa dédicace en vers, la gente dame est identifiée. Un petit plus d’identification du personnage se lit au verso. Celui-ci s’enrichit d’un envoi autographe en français signé : Antoinette de Seynes. Qui a visité la maison musée Frédéric Mistral à Maillane, aura remarqué, parmi tous les portraits d’amis exposés, peints ou photographiques, une belle photographie de ce tableau ornant un mur du salon.

 

Faut-il rappeler la biographie de l’auteur de ce tableau, Léo Lelée ? Angevin de naissance en 1847, devenu provençal de cœur en 1902. Dessinateur talentueux, aquarelliste célèbre, illustrateur de nombreux ouvrages d'art français et étrangers, il reste comme étant le peintre de la Provence, des Arlésiennes et des farandoles. Fervent disciple de Frédéric Mistral, il est aussi Félibre, donnant beaucoup de son temps en participant aux "Jeudi du Muséon", aux activités de "l'Ecole mistralienne", au Comité des sites et monuments historiques de la "Société française préhistorique", de la "Société vauclusienne des amis des arts", tout en composant dans son atelier une œuvre importante. Léo Lelée décède à Arles, le 26 juin 1947, dans sa maison face aux arènes.

 

 

 

Il est encore moins utile de présenter Frédéric Mistral (1830-1914) chef de file de la renaissance provençale, cofondateur du Félibrige, père du chef-d’œuvre Mirèio, fondateur du muséon arlaten, membre de l’Académie de Marseille (siège 14), prix Nobel de Littérature en 1904… et dont 26 villes de France, au moins, sans compter les villages du Midi, ont une voie au nom du Chantre de la Provence.

 

Faisons plus ample connaissance de Madame Antoinette de Seynes.

Née Rose Antoinette Roux, le 31 août 1854 à Bagnols-sur-Cèze (Gard), fille de Félix Auguste Roux (dit Rossi di Lucca), sculpteur (biographie introuvable) et d’Agathe Ricard, Antoinette épouse le 18 avril 1873, elle a 19 ans, Léonce de Seynes, de 27 ans son aîné, descendant d’une vieille famille aristocrate dont l’ancêtre le plus lointain se remarque au XVe siècle. Né à Lyon le 11 septembre 1827, Léonce de Seynes, laisse son empreinte à Avignon comme conseiller municipal, administrateur du Musée Calvet et membre de l'Académie du Vaucluse. Il se retire dans sa propriété à St-Didier (Vaucluse) dont il fut maire, où sa qualité et son talent d’artiste peintre paysagiste influencé par l’école hollandaise et proche de l’école de Barbizon, reste dans l’histoire de la ville. Décédé à l’âge de 77 ans, le 15 décembre 1904, Léonce de Seynes repose au cimetière Saint-Véran à Avignon. Une place de la cité des Papes porte son nom.

 

Son épouse, Antoinette de Seynes, par sa position sociale, fréquentait la bourgeoisie et les personnalités de la région. Elle correspondit avec Frédéric Mistral et fut un modèle pour Léo Lelée ; tableau reproduit ci-dessus.

 

Antoinette de Seynes donna naissance à sept enfants : Charlotte Marguerite (1874-1947), Suzanne (1875-1878), Emile Georges (1876-1922, pianiste virtuose, compositeur et peintre) ; Charles Léopold (1879-1949) ; Elisabeth, Antoinette, Charlotte (1880-1936), épouse Charles Coester ; Elise Nancy (1881-1953) et Jean Félix Edouard (1882-1957), constructeur automobile. Malgré trois garçons, il n’y a plus de famille de Seynes par cette branche. Georges et Edouard sont restés sans postérité et Charles Léopold, qui épousa le 9 janvier 1907 Marie Claire Louise de Villario, dite Claire (1888-1958), à eu deux filles : Alix et Simone.

 

Les curiosités de l’Histoire et les fantaisies de la vie sont parfois surprenantes.

 

Vers 1916, lors du premier conflit mondial, Charles Léopold de Seynes est au combat. Son épouse Claire, fréquente les familles de la bourgeoisie avignonnaise. C’est alors qu’elle rencontre Jean-Pierre Gras (1879-1964), sculpteur et peintre, dont la notoriété et le talent s’affirment au fil des expositions. Jean-Pierre est le fils de Félix Gras (1844-1901), juge de Paix à Avignon, ami de Mistral, poète et romancier, haut serviteur du Félibrige, dont il assuma la charge de Capoulié de 1891 à 1901, succédant à son beau-frère, Joseph Roumanille (1818-1891).

   

Jean-Pierre GRAS                                         Félix GRAS

 

En 1906, Jean-Pierre Gras a épousé Germaine Casse (1869-19 ??), artiste peintre. L’année suivante, le couple à donné naissance à une petite fille : Pierrette.

Germaine CASSE en exposition à Pointe-à-Pitre en 1923

 

Comme Charles de Seynes, Jean-Pierre Gras lui aussi est mobilisé, d’abord au 118e régiment d’infanterie, puis au 21e. En 1916, il est réformé temporaire et se retrouve classé réserviste dans la région d’Avignon.

 

Lorsque J.P. Gras et la belle Claire de Seynes se rencontrent, ils tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Chacun ayant divorcé, ils se marièrent le 15 septembre 1921 à Avignon.

 

Il est peu probable que l’infortune de son fils Charles en soit la cause mais, Antoinette de Seynes décédait en 1916 ; elle n’avait que 62 ans.

 

Elle laisse un recueil de poésies : Au cours des Ans. Impressions poétiques sur la Famille et le Pays, publié en 1903 par l’éditeur imprimeur Mistral de Cavaillon. En 1909 elle publie : La Damo de Vau-Cluso, poème en provençal, mis en musique par son fils Georges, chez E. Demets, éditeur 2 rue de Louvois, Paris 2e.

 

N’est-ce pas étonnant tout ce que cache cette petite photo-carte ?

 

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