Des Maillanaises à l'honneur

Ce cliché réalisé au cours de l’année 1900 (peut-être même en 1898 ou 99), se veut présenter la sortie d’un office à l’église de Maillanne (orthographe au XIXe et début XXe siècle) (1), village au nord ouest des Bouches du Rhône, à 5 km de Saint-Rémy de Provence.
Il est bien évident qu’il s’agit d’une soigneuse mise en scène ordonnancée par le photographe, dans le projet d’en réaliser une carte postale.
Avec l’engouement pour ce nouveau mode de communication illustré photographiquement (à partir de 1891), les photographes rivalisent d’idées afin de créer des clichés représentatifs d’un lieu, d’un patrimoine, d’une tradition, souvenirs destinés aux voyageurs de passage, friands d’une image d’authenticité.
Ces jeunes Maillanaises sont vêtues du costume significatif d’une activité ou d’un moment de Vie.
Ces tenues demandent quelques précisions.
Fabienne Laugier, l’une des actives animatrices de l’Atelier du costume de Maillane, nous a confié en toute amitié ces précieux renseignements :

Cette carte postale représente des Maillanaises sortant de la messe du matin un jour de semaine.
Elles arborent un costume simple, nommé aujourd’hui le « désamour (2) », à la mode en ce début des années 1900.
Ce costume s’inspire du costume endimanché des arlésiennes, avec la même jupe, la même coiffe, mais il est simplifié avec un corsage appelé blouse, que l’on trouve sur tous les catalogues de mode de l’époque.
Un tablier pour protéger la jupe : il ne faut pas oublier que ces dames se sont occupées des enfants avant d’aller à la messe, pour ensuite continuer à vaquer à leurs occupations.
Pour sortir ou recevoir ou pour la messe dominicale, il suffisait de quitter le tablier, d’enfiler l’eso ou casaque et de poser le fichu.

La coiffe en cravate du costume de simplicité de la fin du XIXe siècle est complètement oubliée. On sent bien que le costume va être abandonné définitivement et les femmes préfèrent arborer le ruban bleu marine en toute circonstance, pièce précieuse et symbolique que nos grands-mères ont conservé dans leur tiroir, jusqu’à notre époque.
La guerre de 1914-1918, les catalogues de mode et la vente par correspondance sonnent le glas du costume régional.

Nous devons ce précieux cliché au photographe Victor Emile ROSALES, dit Emile LACOUR (1848-1913), établi dès 1873 au n° 56 rue de Rome à Marseille puis, vers 1900, au n° 19 rue Thubaneau, d’où il éditera ses cartes postales.
La légende de la toute première publication de cette carte est :  LA SORTIE DE L’ÉGLISE DE MAILLANNE. La plus ancienne trouvée a voyagé en 1901. Elle présente une image dite nuage, posée en haut à gauche de la carte. Faisant partie d’une série, elle porte le n° 18, imprimé en bas à gauche ou précédant la légende imprimée sous l’image. Le motif fut ensuite agrandi et centré, mais toujours en type nuage. Ces présentations permettaient ainsi d’écrire quelques mots à un correspondant car, de 1892 à 1903, le dos des cartes postales illustrées était exclusivement réservé à l’adresse du destinataire.
La mention : Phot. Lacour Marseille est d’abord imprimée verticalement à gauche de l’image. Entre 1902 et 1904, cette mention se trouve au milieu, plus haut ou plus bas et, enfin, horizontalement en bas à gauche. Ces « variantes » signifient peut-être des rééditions successives. Il semblerait que Maillanne perd un n dès 1902 pour s’écrire définitivement : Maillane.
Vers la fin de 1903, l’image des belles Maillanaises s’entoure d’une petite marge offrant ainsi une meilleure visibilité de la composition ; marge qui disparaît rapidement laissant place à une image dite pleine page ou bords fuyants. A partir de 1904, le dos est partagé en deux parties : à gauche, pour la correspondance, à droite pour l’adresse.
En 1910, Emile Lacour vend son fonds photographique à l’éditeur-libraire Paul Ruat (1862-1938). Ce dernier poursuit l’édition de cette carte postale sous le même numéro 18 et la même légende. La mention P. Ruat éditeur remplace Phot. Lacour. Marseille.
Ce document fut une précieuse source de rentabilité pour ses éditeurs ainsi qu’une des images les plus représentatives de Maillane.
Aujourd’hui encore, de nombreux exemplaires authentiques, écrits ou vierges, se retrouvent sur le marché cartophile, mais à des conditions parfois étonnantes : de 2 à 30€, selon la cote d’amour estimée par le vendeur.
Si cette carte est qualifiée « gros plan très animé », l’importance de son édition en réduit largement sa rareté. Le collectionneur averti tiendra compte de la période d’édition, de l’éditeur et de l’état de la carte, afin de l’acquérir à un juste prix.
Mais qui donc sont ces belles dames, aujourd’hui au Paradis de la mémoire ?

Toujours grâce à l’aimable complicité de Fabienne Laugier, voici leurs noms :

1. Marie GAY, épouse Baptiste GRUOT - 2. Marie GILLES, célibataire - 3. Marie Thérèse ROUBAT, célibataire
4. Marie BONNEFOY (1866-1943) célibataire dite « Marie du poète », servante du couple Mistral de 1886 à 1943, décès de Mme Mistral. Le chien au pied de Marie du poète est le célèbre Pan Panet que l’on voit avec Mistral sur diverses CPA.
5.  ? ? - 6. Marie Thérèse CRESTIN dite «  Cristinette », épouse Ferdinand LILLAMAND
7. Marguerite LILLAMAND dite « Lillamandeto », épouse Ferdinand VERAN - 8. Angeline FOUGASSE, épouse TINEL
9. Marthe SALLES, épouse PEPIN - 10. Marie CHARLES, épouse LAVILLE  - 11. Marguerite PAULEAU épouse ARTAUD.
Entre n° 1 et n° 2 : Marie VERAN dite « du Manchet »,  épouse CHARLES.

 

Un autre cliché, plus rare, réalisé le même jour, offre une présentation différente des demoiselles.

Le jeu est de les retrouver...

Au dos de ces cartes, il se trouve parfois d'étonnantes correspondances. Voici l'une d'elles. :

Quel spectacle pour un limier !
Ici, pas de blonde, mon cher, mais quelles brunes ! Toutes soeurs de Mireille.
Amitiés à tous et mille embrassades.

 

NOTES :

MAILLANNE et MAILLANE.
- Une lettre, datée 6 mai 1901, signée du maire de Maillane, Marius Lillamand, (maire de 1896 à 1906) adressée au sous-préfet à Arles, accompagne l’envoi d’une liste d’habitants faite lors du recensement du 24 mars 1901. Profitant de ce courrier, le maire rappelle que c’est une erreur que d’écrire
Maillanne avec 2 n. Il précise que toutes les archives antérieures à 1790 portent Maillane. En conséquence, il demande  de signaler à Monsieur le Préfet cette aberration afin que soit rectifiée l’orthographe de Maillane. Le message a été entendu puisque dès 1902, les nouvelles éditions de cartes postales du village sont écrites : Maillane... ainsi que les documents officiels.

- (2) Désamour : costume vers 1900, période où l’on abandonne petit à petit le costume régional.

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