Mariage de F. Mistral : une légende démontée.

AVIS. :

L’article ci-dessous a fait l’objet de minutieuses recherches et vérifications de notre part afin de pouvoir soutenir la véracité des faits rapportés.

Pour cette raison, l’auteur et webmaster du site s’arroge la primeur et la paternité de cette courte étude jamais présentée, mise en ligne pour la première fois en 2013.

Toutes publications récentes, sur site ou en édition papier, n'ont pu que se référer à notre article.

G.B.

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Les dizaines d’auteurs, exégètes (+ de 30), qui ont publié un ouvrage sur Frédéric Mistral entre 1929 et 1930 (centenaire de la naissance du poète) et plus tard (et nous en sommes), ont rapporté ou repris naturellement ce fait, sans nommer la source ni en chercher la véracité :

 

« Frédéric Mistral a rencontré sa future épouse, Mlle Marie Rivière, lors des obsèques de Marie Bertrand, la tante de celle-ci. »

 

Or, si cela ne change rien dans le cours de l’histoire mistralienne, voilà une idyllique légende, comme il en existe d’autres dans la vie du poète provençal.

 

I

 

Nous savons aujourd’hui, de sources sûres, que lors de la parution de son poème Mirèio, Frédéric Mistral s’arrêtait à Dijon où la famille Bertrand Rivière, moutardier, le recevait.

 

 

 

 

 

 

Frédéric Mistral vers 1859-1860

 

 

 

 

 

 

 

DIJON - Cours du Parc où Frédéric Mistral venait chez les Bertrand Rivière.

 

Fin mai 1859, de retour de son deuxième voyage parisien, le poète auréolé d'une gloire naissante, se trouve de nouveau à Dijon.

 

Marie Bertrand, 23 ans, belle-sœur et sœur des hôtes du poète, Maurice-Laurent Rivière et son épouse, Joséphine Albertine, née Bertrand, n'a d'yeux que pour le beau Frédéric. Le jeune homme au "cœur d'artichaut" tombe amoureux.

Marie BERTRAND vers 1870 (?)

°15 août 1836 à Gray (Hte Saône)
✝ 28 janvier 1875 à Dijon

Cl. d'après les archives de Me B.M.

Un tirage se trouve au musée F. Mistral à Maillane

 

    

 Maurice Laurent RIVIERE 1825 -1911

 

   

 

Joséphine Albertine née BERTRAND 1837-1913


 

L'idylle entre Marie Bertrand et Frédéric Mistral a délicatement été rapportée en quelques lignes par Antonin Joannon (1862-1950) lors d’une conférence en 1930, publiée en 1931 sous le titre : « Le rôle du bâtonnier Legré dans la vie et l’œuvre de Mistral », rare plaquette tirée à 500 exemplaires. Cependant, A. Joannon finit son exposé adroitement et simplement en écrivant :…dix-sept ans plus tard, en 1876, Mistral étant retourné à Dijon, revit la nièce de son amoureuse, s’en éprit et l’épousa.

 

DIJON - Maison Bertrand, 17 Cours du parc vers 1876, où venait Frédéric Mistral.

(Aujourd'hui, 17bis Cours Général de Gaulle.)

d'après une publicité fin XIXème

 

Léon Tessier, dans la revue « Calendau » n° 52, avril 1937, réveille la romanesque rencontre : « Quand Mario Bertrand mouriguè lou 28 de janviè 1875, Mistral faguè lou viage de Dijoun. Avié 44 an. Mario Rivière pancaro li 18. Acò empachè pas Mistral de faire sa demando e m’an di que pèr touto responso Mario s’esvanigué. La famiho demandè soulamen d’espera. Lou maridage fuguè marca pèr la fin d’outobre 1876, mai l’avancèron au 27 de setèmbre. » Ayant ajouté diverses inexactitudes, l’auteur les corrige dans le n° 54 de juin 1937, mais il ne cite pas ses sources.

 

J. Pelissier, l’auteur de l’excellent ouvrage : « Frédéric Mistral au jour le jour », paru en 1967, révèle, en note page 85. « D’après une note inédite de Joseph d’Arbaud (archive René Jouveau), c’est en se rendant aux obsèques de Mlle Bertrand, l’héroïne du « roman dijonnais » de 1858, morte le 28 janvier 1875, que Mistral revit la nièce de la défunte, la fillette qu’il avait aperçue alors, Mlle Marie-Louise-Aimée Rivière avait 18 ans. Malgré leur grande différence d’âge, le poète la demanda en mariage. Le temps des fiançailles dura donc près de dix-huit mois.» En fait, le temps des fiançailles fut beaucoup plus court.

 

En 1993, dans son précieux ouvrage « Frédéric Mistral » chez Fayard, l’une des plus précises biographies sur le poète provençal, son auteur, Claude Mauron, prend quelques précautions dans sa narration : « Il paraîtrait – car il convient d’être prudent – que Mistral aurait fait le voyage de Dijon, en 1875, pour assister aux obsèques de Marie Bertrand et aurait alors demandé la main de Marie Rivière. » L’auteur se réfère, sous réserve, au texte de Tessier, mais n’apporte aucun élément, vrai ou faux sur l’idyllique entrevue. La légende alors persiste.

 

Ne cherchant pas à mettre en doute la “belle genèse” du mariage de “leur” poète, ses exégètes adhèrent à la même version, mais sans citer la source, ni sa véracité.

 

II

 

Qui, le premier, a forgé la légende ?

 

Après une minutieuse reconstitution des évènements, et l’étude de correspondances, il semble certain que l’auteur de l’évocation du “coup de foudre”, se nomme Eugène Fyot.

 

Historien de l’art, peintre, dessinateur et romancier Eugène Fyot (Le Creusot 10 janvier 1866 – Dijon 25 décembre 1937), dont la notoriété faisait alors autorité, signe des articles dans « La Revue de Bourgogne ».

 

En 1914, dans un article intitulé : Le Mariage de Mistral à Dijon, publié suite au décès de Mistral, E. Fyot évoque : «Mlle Bertrand avait remporté quelques succès dans certains concours poétiques auxquels s’intéressait Mistral et de cette circonstance était résulté un échange de correspondance littéraire entre elle et le poète provençal. Mistral profita même d’un voyage pour faire une visite à la famille Bertrand et tint sur les fonts baptismaux, avec Marie, un neveu de cette dernière, Frédéric Rivière.

Il conserva ainsi avec la famille d’excellentes relations, jusqu’à ce qu’il reçût la nouvelle de la mort prématurée de sa correspondante décédée à Dijon le 28 janvier 1875, à l’âge de 38 ans

Le poète éprouva une telle peine qu’il n’hésita pas à faire le voyage pour assister aux obsèques.

C’est à cette occasion qu’il vit Marie Louise Rivière à peine âgée de 18 ans et déjà dans tout l’éclat de sa beauté.

En dépit de ses 45 ans, Mistral avait gardé l’enthousiasme de son cœur de poète. Il fut conquis : et la jeune fille tout émue d’avoir, à ce point troublé celui dont elle entendait chaque jour chanter les louanges, accueillit avec joie Frédéric Mistral lorsqu’il vint demander sa main »

 

Dans ce billet, E. Fyot a commencé son roman.

 

Le baptême du nouveau-né a lieu le lundi 3 octobre 1859. Marie Bertrand et Frédéric Mistral ont respectivement été choisis pour marraine et parrain. Aussi, l’enfant porte les prénoms de Maurice (comme son père), Marie (sa marraine), Frédéric (son parrain) Rivière. Mais, où E. Fyot romance, c'est quand il écrit que le poète, tint sur les fonts baptismaux, avec Marie, un neveu de cette dernière, Frédéric Rivière.

 

La réalité et que, revenu à Maillane, Mistral ne refait pas le voyage vers Dijon pour le baptême. Il est représenté par Pierre Paillet, négociant en vins à Dijon, un ami des Rivière. Le registre des baptêmes en fait foi. Mais devant cette absence, on imagine volontiers la déception de la famille Rivière et plus particulièrement la tristesse de Marie Bertrand.

 

Seize ans plus tard, dans le « Bulletin du Syndicat d’Initiative de Dijon » de septembre 1930, sous le même titre, Eugène Fyot reprend ses mêmes éléments de texte de 1914. Mais dans cette seconde mouture, emporté par un enthousiasme incontrôlé, l’auteur écrit que le couple Rivière a eu six enfants. Il précise que le cinquième est Marie Louise Aimée (future Mme Mistral).

 

Marie, naquit le 16 février 1857, soit onze mois après le mariage de ses parents. On se demande alors comment sont nés les quatre précédents bébés… Par ailleurs, Eugène Fyot emploie à plusieurs reprises le mot félibrige pour félibre en évoquant «un aréopage de félibriges qui entourent le poète». Dans ce nouvel article Fyot falsifie aussi l’origine de Maurice Rivière le disant originaire d’Oyonnax, alors qu’il précisait justement en 1914, que M. Rivière a vu le jour à Saint-Maurice l’Exil (Isère) ; Oyonnax était la ville où M. Rivière résidait comme négociant à l’époque de son mariage, le 31 mars 1856.


La preuve de la belle imagination de E. Fyot, ouvrant la porte à la légende, se trouve dans deux lettres de Maurice Rivière adressées à Frédéric Mistral, conservées au musée Frédéric Mistral à Maillane :

       - Lettre datée 28 janvier 1875 : « Mon Cher Mistral, Notre pauvre Marie Bertrand se meurt. Atteinte depuis 21 jours d’une fièvre migraineuse, elle est réduite à la dernière extrémité».
       - Lettre datée 31 janvier 1875 : « Mon Cher mistral, Je reçois votre affectueuse lettre datée d’hier (donc le 30). Votre pauvre Marie est morte et enterrée d’hier. »

 

Ainsi, contrairement aux narrations répétées, Frédéric Mistral n’a pas assisté aux obsèques de son ancienne amoureuse Marie Bertrand, la tante de la future Madame Mistral. En conséquence, ce n’est pas ce jour là que le poète a demandé la main de Mlle Marie Rivière.

 

Il est à noter que cette légende n’a jamais été démentie par Madame Mistral, ni plus tard, par le petit-neveu, Frédéric Mistral dit neveu. (1893-1968).

 

Mais alors, quand et comment Frédéric Mistral a rencontré la nièce de son ancienne amoureuse pour ensuite l’épouser, à Dijon, le 27 septembre 1876 ?

 

Là, c’est une autre histoire… pour un autre jour…

 

AJOUTS 04-2016

 

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