Une belle centenaire.

La Mireille d'Antonin Mercié.

I

Dès la parution du poème provençal Mirèio, chef-d’œuvre de Frédéric Mistral, les artistes peintres et les sculpteurs furent rapidement inspirés par la jeune et belle héroïne. Les peintres, les illustrateurs ont imagé Mireille ; les sculpteurs l’ont statufiée.

 

Une lettre de Frédéric Mistral du 12 février 1886 répondait à un projet : “Mon neveu m’a communiqué la lettre dans laquelle vous lui exposiez votre projet d’un monument élevé à Mireille devant les ruines du théâtre d’Arles...” Le poète conseille à son correspondant de confier l’édition de Charpentier au statuaire afin qu’il s’en imprègne. Par ailleurs, il ajoute qu'il procurera à l’artiste tous les documents que celui-ci souhaitera en précisant :“qu’il lui faudra faire un séjour suffisant pour comprendre la beauté arlésienne et la plastique des costumes et des attitudes...”

 

Selon l’inspiration ou la vision des artistes, Mireille n’a pas la même tenue vestimentaire ni la même coiffe. Ses cheveux sont ceints du ruban arlésien ou parés “de son fichu de mousseline.”

 

Caroline MIOLAN CARVALHO dans le rôle de Mireille

 

Au nombre de ces diverses fantaisies, il faut voir le costume de Madame Miolan-Carvalho, créatrice du rôle de Mireille, confectionné avec une certaine liberté théâtrale.

 

Il suffisait à chacun de suivre la description assez précise de l’adolescente de quinze ans qu’en fait Frédéric Mistral dans le chant VIII de son poème.

 

Ecoutons-le :

 

Elle, avec un lacet blanc, - D’abord se noue autour des hanches - Un rouge cotillon, qu’elle-même a piqué – D’une fine broderie carrelée, - Petit chef-d’œuvre de couture ; - Sur celui-là, serré à la ceinture, - D’un autre bien plus beau lestement elle s’attife encore.

 

Puis, dans une casaque noire, elle presse - Légèrement sa taille riche, - Qu’une épingle d’or  

suffit à resserrer ; - Par tresses longues et brunes - Ses cheveux pendent, et revêtent comme d’un manteau - Ses deux épaules blanches. - Mais elle en saisit les boucles éparses,

 

Vite les rassemble et les retrousse, - A pleine main les enveloppe – D’une dentelle fine et transparente; et une fois - Les belles touffes ainsi étreintes, - Trois fois gracieusement elle les ceint – D’un ruban à teinte bleue, - Diadème arlésien de son front jeune et frais.

 

Elle met son tablier ; sur le sein, - De son fichu de mousseline - Elle se croise à petits plis le virginal tissu ; - Mais son chapeau de Provençale, - Son petit chapeau à grandes ailes - Pour défendre des mortelles chaleurs, - Elle oublia, par malheur, de s’en couvrir la tête.

 

Pour l'heure, admirons La Mireille sculptée la plus popularisée.

 

II

A la contemplation de l’œuvre, le spectateur partage ses sentiments entre la beauté du sujet et la douleur expressive du personnage

 

Le créateur de cette sculpture s’appelle Marius Jean Antoine Mercié, dit Antonin Mercié, né le 30 octobre 1845 à Toulouse.

 

Pour ses créations, le statuaire s’inspire d’œuvres littéraires, à l’image de Manon et la Nuit de Mai, ou d’un profond sentiment national, tel l’admirable Quand même, représentant une Alsacienne luttant contre le vent, inspiré par un déplacement dans la ville de Strasbourg, alors blessée par la guerre franco-allemande de 1870.

 

Un David et Goliath, un David vainqueur, une allégorie de La Fortune, Le Triomphe d’Apollon, restent parmi les pièces maîtresses de son œuvre. Mais on lui doit aussi le tombeau de Michelet au cimetière du Père-Lachaise, deux Jeanne d’Arc, le monument Alfred de Musset au Parc Monceau à Paris...

 

C’est donc l’un des plus réputés sculpteurs de son temps, qui, en 1913, statufie l’héroïne de Frédéric Mistral.

 

L’artiste retient une image pathétique et douloureuse : Mireille titubante, frappée d’insolation dans le désert caillouteux de la Crau, marchant vers l’église des Saintes-Maries-de-la-mer.

 

Avec une technique impeccable il modèle la terre, façonne une attitude parfaite, un beau visage sur lequel se lit le désespoir. Le moindre détail fait l’objet de toutes les attentions de l’exécuteur. La coiffe, le châle, le plissé irréprochable de la jupe, révèlent l’observateur attentif qu’il est. 

 

Même statufiée, Mireille semble vivante.

 

Président la Société des Artistes Français, Antonin Mercié l'expose  en juin, au salon de 1913.

 

 

 

 

 

 

 

Antonin MERCIE

 

 

 

Frédéric Mistral, enchanté par l’œuvre écrit à l’artiste: “Merci au grand statuaire Mercié pour le chef-d’œuvre que lui doivent la France, la Provence et Mistral : Mireille ! L’héroïne du poème est bien l’apparition de l’idéal du poète, dans la beauté classique, la réalité de vie, sa pureté d’amour. Je baise la main du délicieux artiste !” (1)

 

De cette œuvre en terre, grandeur nature, l’artiste fait une réduction pour en tirer des multiples.

 

A nouveau, la réduction, la fonte, la finition et la patine sont réalisées avec la plus grande minutie, sous l’œil impitoyable du maître sculpteur.

 

Par l’intermédiaire de l’hebdomadaire Les Annales Politiques et Littéraires, du 7 septembre 1913, il fut proposé en tiré à part, un bulletin de souscription. La statuette mesure 70 cm. à disposition pour 120 francs. Un socle de marbre, rouge antique ou vert de mer, était suggéré en option pour 15 francs.

 

 

A chaque souscripteur, inscrit avant le 15 octobre (1913), il sera offert un exemplaire de Mireille - celle de Mistral - dans une édition spéciale, brochée, imprimée au nom du souscripteur et ornée de la signature manuscrite du poète. Une facilité de paiement était consentie : 20 francs à la souscription puis, 10 francs par mois jusqu’à complète libération.

 

De l’œuvre originale, Frédéric Mistral souhaite en faire un ex-voto qu’il envisage de faire ériger sur le parvis de l’église des Saintes-Maries-de-la-mer. Pour diverses raisons, ce lieu ne sera pas retenu et il est convenu que la statue sera installée sur une petite place, tournée vers la basilique.

 

Mercié exécute le bronze destiné aux Saintes-Maries-de-la-mer. Mistral en règle la fonte et le socle. L’inauguration est prévue pour l’été 1914. Mais le décès du poète, le 25 mars 1914, puis la déclaration de guerre quatre mois après, annulèrent l’événement.

 

Marius Jean Antonin Mercié, grand officier de la Légion d’Honneur, décède le 14 décembre 1916, il a 71 ans.

 

Mais fidèle à la mémoire de son époux, Madame Mistral tient à exaucer le souhait de son époux.

 

L’inauguration de la statue aux Saintes-Maries-de-la-Mer se fit le 26 septembre 1920, en lieu et place choisis par le poète et où l'on peut encore la voir aujourd’hui. Assistaient à la manifestation, Madame Mistral, Frédéric Mistral neveu, Folco de Baroncelli-Javon, Emile Ripert et bon nombre de majoraux et félibres, entourés d’une foule respectueuse et attentive.

 

Les personnalités et invités arrivent - La statue est encore recouverte de son voile.

 

Discours de Frédéric MISTRAL neveu

 

Discours d'Emile RIPERT

 

 

III

Outrage déjoué.

 

En 1943, au cours de la deuxième guerre mondiale, comme hélas de nombreuses statues de bronze en subirent l’outrage, Mireille était promise à la fonte par l’ennemi.

 

A croire que Sainte Estelle veillait sur "la fillette" comme l'appelait le poète. Un an plus tôt la sainte protectrice de la Cause et de ses félibres avait « sauvegardé » le Mistral de la Place du Forum à Arles, par l’intermédiaire de quelques mainteneurs valeureux. Au mépris de tout danger, de toutes représailles qui les auraient conduits devant un peloton d’exécution, ces courageux protecteurs de la Cause provençale et félibréenne n’ont pas hésité.

 

Julien DURAND, un homme qu’aujourd’hui tout le monde a oublié, est de ces héros. (2)

 

Issu d’une famille, établie à Nîmes qui vénérait la Camargue et se rendait régulièrement au pèlerinage des Saintes Maries, Julien Durand grandit dans le respect des traditions et de la culture provençale.

 

Durant la deuxième guerre mondiale, Julien exerce le métier de ferrailleur. Comme ses confrères, il est contraint de transporter à la fonderie les métaux réquisitionnés par l'armée ennemie.

 

Envoyé aux Saintes Maries, il découvre avec effroi que la pièce qu’il doit transporter à la fonte n'est autre que la statue de Mireille !

 

 

Déboulonnée et chargée sur un camion, la statue est conduite sous bonne escorte à l'entrepôt de Nîmes pour y être pesée et fondue dès le lendemain matin.

 

Julien Durand ne peut se résoudre à laisser faire une telle ignominie. Il ne peut supporter que Mireille, "la fillette" comme l'appelait Mistral, si douce, si pure,  soit transformée en pièce d'armement. Envers et contre tout, il lui faut sauver Mireille. Il la cache et, pendant toute la nuit, récupère du cuivre afin d'atteindre le poids de la statue.

 

Au matin, bien qu’inquiet que le subterfuge ne soit découvert, ile brave homme conduit avec détermination sa cargaison à la décharge. Le poids correspond aux métaux qui avaient été pesés la veille et, par chance, personne ne vérifie ce qui est déversé dans le brasier. Le vieux cuivre se fond à la place de Mireille.

 

Le temps passe, la guerre prend fin mais la population des Saintes Maries se désole de voir un socle « amputé » de sa statue.

 

 

Mais un beau jour, dans un immense soulagement pour les Saintois et tous les Provençaux, Monsieur Julien Durand ramène Mireille qui retrouve son piédestal !

 

Depuis, grâce au courage d'un homme discret, sur la petite place Mireille devenue parking, bordée par l’avenue d’Arles, se dresse encore et toujours la "Mireille" d’Antonin Mercié, vibrant hommage à la poésie, à Frédéric Mistral et à toute la Provence.

 

Plus de 150 ans après, Mirèio survit par un livre ; depuis 100 ans, par un brillant opéra et par une delicate et merveilleuse œuvre d’art.

 

(1) Lettre datée 23 octobre 1913, fonds Palais du Roure, Avignon, transcription publiée dans le catalogue du Muséon Arlaten : Arlésienne, le mythe 1999.

(2) D’après l’article « Le sauvetage de Mireille » de P. Aubanel paru dans l’Espero n°6 Automne 97-Hiver 98, bulletin de l’Association de Défense du Patrimoine culturel et Naturel Camarguais.)

 

 

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Les réactions

Avatar Jaime HERNANDEZ

J'ai pleuré en lisant l'article de Mireille. Une statue, un poète qui aime l'Occitan Mistral, une héroïne, un amoureux de Vincenc, une mort douce. Grâce à un esculpter comme Mercié Mireille retourne à la vie et grâce à un héros comme Julien Durand, Mireille ne meurt pas. Durand exposa sa vie et la statue fut sauvée.
Merci.

Le 24-05-2015 à 11:37:28

Avatar Robert Roqueblave

Merci pour cette belle histoire.
J ai herité d un exemplaire acheté aux puces par mon grand père Marius il y a 50 ans a Marseille .
Sa   mère était Arlesienne c est donc la statue....familliale.
Je regrette que le fondeur n est pas numeroté les oeuvres a chaque fonte, comme cela se fait souvent MAIS !
Merci pour se bon moment,  je part aux saintes voir mon arriére grandmère sur la petite place.
MERCI ! ! !      R.R

 

Le 27-07-2017 à 18:15:32

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